Inauguration de la bibliothèque Félix Houphouët-Boigny de l’Académie des Sciences d’Outre-mer : Ouattara raconte Houphouët





Bibliothèque Félix Houphouët-Boigny,Président de la République


Le président de la République, Alassane Ouattara, prenant part à la cérémonie d’inauguration de la bibliothèque Félix Houphouët-Boigny de l’Académie des Sciences d’Outre-mer a saisi l’occasion pour rendre un hommage au premier président de la Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny.

 

Madame la Première Dame,

Madame la Secrétaire Générale de la Francophonie,

Mesdames et Messieurs les Ministres,

Monsieur le Président de l’Académie des sciences d’outre-mer,

Monsieur le Secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences d’outre-mer,

Excellences Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,

Vénérables Académiciens,

Honorables invités,

Mesdames, messieurs,

Chers amis,

Je suis très heureux de me retrouver, à nouveau, dans votre prestigieuse institution, qui m’a fait l’honneur de m’accueillir dans ses rangs le 04 novembre 2013.

Je voudrais vous remercier de cette invitation qui m’ouvre les portes de votre belle maison dont la devise « savoir, comprendre, respecter, aimer », est un programme qui nous engage tous.

Aimer, était un mot que le Président Félix Houphouët-Boigny affectionnait particulièrement. Il disait très souvent : « mon cœur est si plein d’amour qu’il n’y a pas de place pour la haine».

Mesdames, messieurs,

En juillet 2018, le Rassemblement des Républicains, le parti dont je suis issu ainsi que plusieurs formations politiques ayant en partage les valeurs et les idéaux du Président Houphouët-Boigny, se sont retrouvés au sein d’un seul et grand parti dénommé : le Rassemblement des Houphouétistes pour la Démocratie et la Paix (RHDP).

Notre objectif, en nous référant à son nom, sa pensée, ses valeurs et son action, est d’ouvrir aux Ivoiriens un label, un cadre de référence consensuel. Je voudrais, à cet égard, vous remercier Monsieur le Président et Monsieur le Secrétaire perpétuel pour cette cérémonie d’inauguration de la bibliothèque de l’Académie des Sciences d’Outre-mer qui porte le nom du Président Houphouët.

Les enjeux étant de garantir la paix, la stabilité politique et sociale et donc de pérenniser les acquis sociaux, économiques et politiques, avec des garanties de continuité.

L’engagement du Président Houphouët pour la construction de la culture de la paix a été reconnu par l’UNESCO qui, comme vous le savez, parraine le Prix Félix HouphouëtBoigny pour la Recherche de la Paix. Un grand nombre de lauréats de ce prix, y compris le Président Nelson Mandela et le Premier Ministre éthiopien Abiy Ahmed Ali, ont également été élus prix Nobel de la Paix.

Mesdames, messieurs,

L’Afrique et, notamment, la jeunesse africaine a besoin de repères, de valeurs et de figures. C’est pourquoi, je voudrais témoigner, ici, de quelques leçons apprises auprès de Félix Houphouët-Boigny.

Ma première rencontre avec le Président Houphouët date de 1970. J’étais alors jeune économiste au Fonds Monétaire International.

Puis, tout au long de ma carrière, le Président m’avait accordé plusieurs audiences en ma qualité de Gouverneur de la BCEAO, puis de Directeur Afrique du FMI.

Mais l’un des moments les plus décisifs de ma vie, est incontestablement ma rencontre avec le Président Félix Houphouët-Boigny, en 1990, quant au cœur de la crise socioéconomique qui donnait du tourment à l’ensemble des dirigeants de l’Afrique de l’Ouest et du Centre, il m’a appelé à ses côtés, pour faire de moi son premier et unique Premier Ministre.

J’ai eu alors le privilège singulier des séances de travail au bureau et à la maison, tôt le matin et tard le soir, en tête-à-tête ou en réunion avec le Président Houphouët.

En 1990, le Président Houphouët-Boigny avait quatre-vingt-cinq (85) ans, dont trente (30) ans au pouvoir. Il totalisait cinquante (50) ans d’expérience en termes de leadership politique du PDCI-RDA.

La longévité politique du Président Houphouët-Boigny s’est inscrite dans le décor d’un pays uni et discipliné, encadré par le parti unique d’alors.

Jusqu’à la fin des années 1970, la Côte d’Ivoire était en forte croissance et offrait des chances de réussite sociale à l’ensemble des jeunes qui étaient formés dans des conditions optimales, dans les écoles et les collèges qu’il avait fait construire.

Puis, à la suite du choc pétrolier des années 1970 et la chute du cours des matières premières, notamment le café et surtout le cacao dont dépend fortement l’économie ivoirienne, le pays est entré en récession à l’instar de la plupart des pays africains, avec son train de programmes d’ajustement structurel.

La petite bourgeoisie intellectuelle et administrative, générée par la forte croissance et les politiques éducatives volontaristes des années 1960 à 1970, anime les syndicats, qui se radicalisent et protestent contre les réformes économiques et sociales cependant indispensables.

Aux côtés de cet homme qui avait connu les plus grands de ce monde, le néophyte en politique que j’étais, avait la lourde responsabilité de conduire des réformes économiques et financières souvent impopulaires, face à des syndicats déchaînés, contre les effets sociaux des programmes d’ajustement structurels.

Dans le même temps, les nouveaux partis politiques fraîchement autorisés, avec l’avènement du multipartisme, lançaient les premières manifestations et meetings de leur jeune histoire.

Ils apprenaient, en faisant face à des forces de l’ordre qui elles aussi devaient s’adapter à la nouvelle situation.

On peut le dire : je suis entré en politique en temps de crise. Heureusement comme je l’ai souvent dit, j’avais un fabuleux professeur : Félix Houphouët-Boigny.

Le Président se doutait de ce qu’il était au crépuscule de sa vie ; inlassablement, il exposait sa vision d’une Côte d’Ivoire moderne qu’il tenait à conserver unie et en paix avec elle-même et avec ses voisins.

Ses réflexions sur l’ordre et la justice, sa passion de bâtisseur, sa lecture des relations internationales revenaient dans ses propos. C’est bien connu : Houphouët-Boigny disait qu’il préférait l’injustice au désordre ; car expliquait-il, une injustice peut se réparer, alors que le désordre conduit inexorablement au chaos. Entre deux maux, le moindre.

C’est là un choix, auquel les dirigeants, les leaders de tous les domaines sont régulièrement confrontés.

Il était évident que le Président Houphouët-Boigny ne parlait pas seulement à ma modeste personne mais à l’ensemble des Ivoiriens de cette époque, d’aujourd’hui et de demain.

Il devenait particulièrement fascinant lorsqu’il évoquait ses combats, ses idéaux, ses espérances et, toujours en leitmotiv, revenait sa grande passion pour la paix.

La paix est un facteur de croissance et de développement et en retour, la croissance et le développement doivent faciliter l’égalité des chances, éviter l’exclusion, et donner de l’espérance aux populations et aux jeunes.

Nombreux sont les Ivoiriens qui savent par cœur plusieurs idées forces du Président Houphouët-Boigny. « Je préfère l’injustice au désordre ».

« La paix n’est pas un vain mot, mais un comportement ».

« Nous avons hérité d’un Etat, à nous de construire la nation ».

« Le vrai bonheur, on ne l’aperçoit que lorsqu’on l’a perdu ».

« L’avenir appartient à la science et à la technologie ».

Houphouët-Boigny avait également ses moments d’inspiration écologique et antimilitariste.

Ne disait-il pas ? : « L’homme est allé sur la lune mais il ne sait pas encore fabriquer un flamboyant ou un chant d’oiseau. Gardons notre cher pays d’erreurs irréparables qui pourraient dans l’avenir l’amener à regretter ses oiseaux et ses arbres ».

Les maximes d’Houphouët-Boigny venaient ponctuer les souvenirs de ses rencontres et de ses discussions avec Charles De Gaulle, John F. Kennedy, Willy Brandt, Nelson Mandela, Frederik de Klerk…

Elles renvoyaient à des séquences de son amitié avec Hassan II, Haïlé Sélassié, Habib Bourguiba, Amani Diori, Omar Bongo. Elles éclairaient ses divergences, toujours empreintes de beaucoup de courtoisie, avec Sékou Touré, Modibo Kéita, Kwame Nkrumah, Léopold Sédar Senghor.

Elles étayaient son vécu de la guerre froide et on y retrouvait tour à tour des échos de son lointain passé de militant communiste, de sa vie de député et de ministre d’Etat en France, les souvenirs de ses débats et de ses prises de parole héroïques à Grand-Bassam, à Bamako, à Ouagadougou.

La pensée d’Houphouët-Boigny, c’est la réflexion vivante sur les figures historiques, mais c’est aussi son action en tant que bâtisseur de la Nation.

Dès le début des années 1970, la Côte d’Ivoire s’est illustrée comme la vitrine d’une colonisation française réussie. Le caractère futuriste des tours d’Abidjan, la qualité des routes, les tentatives d’implantation d’industries dans les régions, le soutien de l’Etat aux produits agricoles, le développement volontariste des cultures vivrières, etc. tous ces grands travaux ont donné au pays, un élan soutenu à la base par une forte politique d’éducation dont la construction d’écoles, de collèges et de lycées.

Ce n’est pas par hasard que Yamoussoukro est la capitale des grandes écoles de notre pays. Dès le début, le Président Félix Houphouët-Boigny a cru en l’école et à la formation des jeunes. Quand en 1946, fraîchement élu, le député Houphouët-Boigny constate que le cours secondaire d’Abidjan-Plateau, le seul établissement secondaire qui venait d’ouvrir ses portes ne compte que 50 élèves, soit deux par cercle, il comprend que pour rattraper le Sénégal qui comptait deux grands lycées, il fallait des mesures énergiques.

Il décide d’envoyer 300 enfants en formation en France, sans attendre l’appui des autorités coloniales. Cet axe de la politique économique d’Houphouët-Boigny m’inspire profondément. Dans le prolongement de son action, nous avons repris et réalisé l’ensemble du plan directeur de la ville d’Abidjan dont l’exécution a été interrompue pendant la décennie 1980, la fameuse décennie dite perdue.

Nous avons rendu l’école obligatoire de six à seize ans en Côte d’Ivoire. De 2011 à 2019, c’est à dire en en moins de dix (10) ans, mon équipe et moi sommes fiers d’avoir construit plus de ponts, plus de routes, plus d’écoles que pendant les 20 années précédant mon accession à la magistrature suprême.

Quand on regarde la cité administrative d’Abidjan-Plateau, que nous venons de rénover, quand on voit le parachèvement de l’autoroute du nord dont les travaux s’étaient arrêtés en 1980, quand on observe l’Hôtel Président à Yamoussoukro, réalisé fin 1970, on ressent un appel vers toujours plus de dignité et de grandeur, car pour lui, en matière d’infrastructures, il faut s’atteler à faire ce qui est beau et peut durer sur des décennies.

Le Président Houphouët-Boigny avait une passion du marbre, c’est-à-dire des infrastructures sobres, solides et durables. Il a mis des sommes d’énergies dans l’aménagement du territoire par une politique des grands travaux dont il suivait personnellement les chantiers.

Houphouët-Boigny enseigne de voir les choses en grand, d’ouvrir l’horizon et les voies pour les générations futures. Les travaux du métro d’Abidjan, du Pont Henri Konan Bédié ou du 4e Pont YopougonPlateau, le déplacement effectif de la capitale à Yamoussoukro et j’en passe, s’inscrivent dans cette dynamique.

On peut dire que, pour Houphouët-Boigny, développer, c’est de doter le pays d’infrastructures fonctionnelles et d’enclencher ainsi la dynamique du développement.

Mesdames, messieurs,

Comme vous le savez, Houphouët-Boigny, le père de la Nation ivoirienne, se présentait volontiers comme un planteur alors qu’il est sorti médecin africain de l’Ecole William Ponty de Dakar.

C’est en tant que planteur de café et de cacao qu’il crée en 1944, le Syndicat Agricole Africain qui militera pour l’égalité des droits entre les colons et les paysans locaux.

Ce syndicat est le premier groupe ‘‘indigène’’ d’intérêt professionnel structuré, à avoir accéléré l’économie de la plantation en organisant des convois de travailleurs de la Haute Volta vers les plantations de la basse Côte d’Ivoire.

Houphouët-Boigny et son syndicat ont été des acteurs de l’intégration régionale par l’économie. Il a réussi ce challenge parce qu’il était déjà au plan ivoirien, un symbole de l’intégration nationale.

En effet, né à Yamoussoukro au Centre de la Côte d’Ivoire, en pays baoulé, politiquement contesté et combattu dans le Sud, c’est à Korhogo dans le Nord, en pays senoufo, qu’il remporte son premier poste électif en tant que député, grâce, notamment, au grand-père de notre actuel Premier Ministre, Amadou Gon Coulibaly, et du Président Ouezzin Coulibaly.

Et, lorsque, en tandem avec le Député Gaston Defferre, Houphouët-Boigny obtiendra la suppression des travaux forcés à l’Assemblée Nationale française le 05 avril 1946, sa légitimité politique s’en trouvera propulsée et élargie.

Aujourd’hui où les tentatives de replis ethno-politiques se font sentir, il est important de rappeler que Houphouët-Boigny a été d’abord adoubé hors de son terroir. Houphouët-Boigny avait un besoin de contact avec le pays profond qui m’a toujours impressionné. Régulièrement, il appelait au téléphone les préfets et les sous-préfets, les directeurs des services publics, pour savoir si les pluies tombaient à la satisfaction des paysans ou pour s’inquiéter du faible taux de réussite d’une région au concours d’entrée en 6e ou au BEPC.

Pour terminer, je voudrais revenir à l’un des legs politiques majeurs de Félix Houphouët-Boigny : le dialogue. A ce chapitre, il a dit : « Le dialogue est l’arme des forts et non l’arme des faibles ». Pacifiste convaincu, l’homme d’Etat a été mis au pilori pour avoir soutenu que la sortie de l’apartheid n’était pas la lutte armée mais le dialogue entre les communautés blanche et Noire.

L’histoire lui a cependant donné raison, tant et si bien que sitôt sorti de prison, en compagnie de Frederik de Klerk, Nelson Mandela est venu lui rendre hommage à Yamoussoukro, son village natal. Houphouët-Boigny a été aussi le médiateur principal de la crise au Liberia, en Sierra Leone et il s’est particulièrement investi dans la construction de la CEDEAO, du Conseil de l’Entente, de l’UMEOA. Houphouët-Boigny s’appliquait à lui-même l’éthique du dialogue dans le règlement des conflits sociopolitiques survenus pendant sa gestion des affaires publiques.

Il avait institué des conseils nationaux comme des tribunes ouvertes de paroles libres où l’ensemble des forces sociales s’exprimaient. La décision se prenait par consensus, au terme de longues journées délibératives dont il faisait la synthèse.

Aujourd’hui, l’ombre d’Houphouët-Boigny plane sur toute la Côte d’Ivoire. Presque tous les Ivoiriens, sans considération d’obédience politique ou religieuse, lui vouent un culte.

C’est une excellente chose mais encore faut-il que chacun reste ouvert aux principales leçons dont la vie du Président Houphouët reste le témoignage ; des leçons de modestie, d’unité, de modernité et de don de soi. Modeste et sobre, Houphouët-Boigny l’était lui qui se contentait de peu, en voulant le maximum et le meilleur pour la Côte d’Ivoire ; chantre de l’unité, Houphouët-Boigny l’était, lui qui disait : « S’il vous plaît, restez unis. Si vous le voulez, unissez-vous tous contre moi, mais restez unis. »

C’est là un sens du don de soi et de l’auto-sacrifice qui devrait inspirer tous les Ivoiriens, en particulier la classe politique. Le Président Félix Houphouët-Boigny nous a quittés le 07 décembre 1993. Six ans plus tard, le 24 décembre 1999, la Côte d’Ivoire écope d’un coup d’Etat militaire ; et la rébellion de septembre 2002 et la crise post-électorale de 2010.

Après Houphouët-Boigny, la Côte d’Ivoire a connu le désordre et l’injustice, avec à la clé des milliers de pertes en vies humaines.

Chaque jour, je forme le vœu, de repartir entre les Ivoiriens, leurs leaders y compris moi-même, la quintessence de la sagesse et de l’humanisme de Félix Houphouët-Boigny, de sorte que nous puissions dire ensemble : plus jamais ça !

Je vous remercie.

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