Drogue: Les établissements scolaires, un marché juteux pour les dealers (Enquête)





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 En 2020, plus de 200 élèves ont été interpellés dans les écoles et les fumoirs, selon la direction de la police des stupéfiants et des drogues (DPSD). D’après cette direction, de janvier 2019 à mars 2019, 334 élèves ont été interpellés. Au sein des écoles, 356 jeunes ont été interpellés de janvier 2018 à mars 2019.

La DPSD a également révélé qu’en 2017, des élèves de 16 établissements scolaires du district autonome d’Abidjan ont été interpellés et plus de 900 personnes ont été déférées devant les juridictions pour des infractions liées à la drogue.

Le problème de la consommation de drogues par les élèves dans les établissements scolaires est de plus en plus récurrent et prégnant, les dealers ayant trouvé un marché juteux d’élèves qui s’adonnent avec joie à la consommation de différents types de drogue qu’ils peuvent se procurer aux abords des établissements et même à l’intérieur. D’où vient la drogue ? Comment s’en procurent-ils ? Pourquoi s’adonnent-ils à cette pratique ?

Selon les enquêtes de la police, la drogue qui rentre à l’école bénéficie de la complicité des vigiles des établissements scolaires. Les leaders les soudoient avec 1000 FCFA pour laisser passer la marchandise. La consommation de la drogue se déroule à l’intérieur des toilettes.

Les dealers se rendent au départ dans les écoles, identifient les enfants et leur vendent les produits aux élèves. Des bonbons et des mets à base de Cannabis sont vendus dans les établissements scolaires qui jouxtent, parfois, des fumoirs et des cabarets.

On note également des fumoirs aux alentours des écoles sans compter les petits revendeurs. Quand ils n’ont plus accès à l’école, les dealers recrutent des élèves qui eux, font entrer la drogue à l’école. On appelle ces élèves les « Kamoraciens ».

Un ancien élève, I.K, du Lycée municipal d’Adjamé Williamsville, explique que non loin de son établissement, se trouvait un cabaret où l’on vendait l’alcool et la drogue.

Pour avoir de la drogue dans ce cabaret, il fallait avoir un code, un clin d’œil au vendeur, ou taper dans sa main ou faire du bruit avec ses pieds, ce qui veut dire que tu veux une dose et que tu es un habitué des lieux. Si tu n’utilises pas le code, c’est que tu n’es pas du milieu.

Il rapporte qu’ils étaient sept à huit élèves d’un groupe qui fumait au terrain de sport ou derrière l’école. La drogue qu’ils se procurent auprès des vendeurs était du cannabis.

Ses camarades et lui emballaient la drogue dans un bout de papier léger ou dans du papier de cigarette. La boulette leur revenait à 250 FCFA mais l’herbe contenait des graines qu’il faut égrainer pour éviter que la drogue soit trop forte.

En plus des canaux habituels, la nouvelle trouvaille des dealers et des élèves est l’utilisation des réseaux sociaux et WhatsApp pour la vente de drogue.

Un mineur âgé de 11 ans est administrateur d’un site de vente de drogue sur lequel il sert de relais. Sa mère, inquiète du changement de comportement de son fils, un accro au football et qui a changé de centre d’intérêt, remarque qu’il est désormais scotché à son portable.

Après la fouille du portable, sa mère découvre que l’enfant est administrateur d’un site d’acquisition de drogue, a témoigné le commissaire de police, Gbossouna Thomas, spécialiste de la lutte contre le trafic de drogues et stupéfiants.

Autre lieu d’approvisionnement, « les pharmacies par terre », ces médicaments vendus dans la rue. Ces médicaments sont utilisés à des fins toxicomaniaques.

Cet effet qui transfigure le réel et transforme le consommateur de drogue

Le journal français, Le Monde, révèle dans un article que beaucoup de paysans ou d’employés exerçant un travail pénible se procurent des analgésiques comme le Tramadol pour affronter des journées d’interminables et durs labeurs.

Consommé à forte dose, le médicament fait oublier la chaleur, la faim, le sommeil et la douleur. Mais il peut aussi agir comme une drogue, avec un risque réel d’addiction et d’overdose, souligne-t-on.

La drogue est utilisée par ces enfants pour se distraire, avoir une expérience différente, appartenir à un groupe, oublier ses soucis et améliorer ces performances.

« La drogue est magnifique. Elle me rendait éveillé et fort, et me permettait d’oublier mes soucis en me mettant dans un état second », souligne l’ex-élève K. I. Il explique que ce ne sont pas les enfants de milieux modestes qui s’y adonnent mais que sa bande de joyeux drilles comprend un élève de famille très nantie et que très souvent, ils séquestrent ce dernier pour qu’il apporte beaucoup d’argent pour payer la drogue.

« Si ce dernier ne s’exécutait pas, ses livres étaient bloqués et on le frappait », témoigne-t-il. La drogue est aussi vendue à 1000 ou à 2000 FCFA, a-t-il révélé.

L’élève K.I précise qu’un jeune professeur de lycée venait s’approvisionner avec les dealers dans le même lieu. Il rapporte que le professeur leur a raconté qu’il a fait la rue et que c’est ce qui explique son comportement.

Lorsque la police judiciaire les traquait, ils laissaient leurs sacs dans le fumoir, ce qui a facilité leur identification par les agents en charge de lutte contre la drogue.

« Souvent, quand on les interpelle dans les fumoirs, ils abandonnent leurs cahiers. Parmi les élèves consommateurs, certains expliquent qu’ils vendent de la drogue pour payer leurs études. Ces élèves donnent parfois des raisons farfelues. Rien ne peut expliquer qu’un enfant vienne avec la drogue à l’école », a soutenu le commissaire Gossouna Traoré Thomas, la direction de la police des stupéfiants et des drogues.

Les psychotropes au premier rang des substances les plus consommées

Les psychotropes qui sont des comprimés, des produits pharmaceutiques, des produits synthétiques, prescrits par des médecins et détournés de leur usage à des fins toxicomaniaques, figurent également au rang des drogues.

Le Tramadol, un analgésique puissant qui agit comme la morphine, est communément appelé « Trinmou Trinmou » dans le jargon des drogués. En 2018, un peu plus de 46 tonnes de Tramadol ont été saisies et les élèves en étaient les premiers consommateurs.

« Quand on surprend des élèves avec le Tramadol, certains prennent des lames et se déchirent la peau en se mutilant pour traumatiser la victime. Avec la drogue, l’élève ne ressent rien bien qu’il se coupe. Il ne ressent aucune douleur et c’est la victime en face de lui qui souffre », affirme le commissaire.

Il existe aussi des substances consommées dans les écoles au travers de pots de colles et de stylos feutres dont les consommateurs inhalent l’odeur. De nombreux noms codés désignent ces substances et servent de sésame pour accéder aux produits.

La cocaïne qui se présente sous forme de poudre est appelée « la blanche, ou Mousso Gbè ou encore Nonnon Mougou ».

L’éphédrine vendue en pharmacie est appelée « Moussokrô, Sékou Touré, Caterpillar ou Moussokroba », explique le spécialiste de la lutte contre la drogue.

Le Tramadol se vend en pharmacie également et est appelé « Trinmou Trinmou » ou « Monter descendre ». D’autres surnoms comme «riz gras», «taxi compteur» sont employés dans les lieux de vente de drogue.

« Béret rouge » est un comprimé qui fait dormir, mais celui qui le consomme refuse de dormir, lutte contre le sommeil, le plongeant dans un état second. Selon le commissaire Gbossouna Thomas, 80 % des jeunes consomment le Tramadol.

Les chefs d’établissements entre aveux d’impuissance et résignation

« Nos établissements sont envahis par la drogue. De plus en plus, nos élèves sont victimes de certaines personnes malveillantes. Je parle de dealers qui vendent de la drogue aux enfants à l’école », a dénoncé la directrice des études du collège catholique Saint Jean Bosco, à Treichville, Mme Adjobi Abokan Elise.

« Quand je constate que les enfants se ruent vers une commerçante pour manger, je vais vers cette personne et quelquefois, j’achète la nourriture qu’elle vend et je constate que ce n’est rien d’intéressant et les enfants sont accrochés. Souvent, je constate que la nourriture n’est qu’une couverture et ces commerçantes vendent de la drogue aux enfants », a-t-elle expliqué.

Elle précise que dans ce genre de cas, elle invite la commerçante à arrêter de vendre la drogue ou qu’alors, elle sera obligée de la dénoncer à la police.

La directrice a aussi demandé aux parents de faire attention à l’argent qu’ils donnent aux enfants. « Si le plat coûte 500 Francs, les parents doivent donner 500 Francs. Si l’enfant a beaucoup d’argent sur lui et qu’il a la possibilité d’acheter plus, il achète autre chose que la nourriture », a-t-elle souligné.

Elle lance également un appel aux élèves afin qu’ils apprennent à résister à certaines tentations. « Si vous êtes allés manger et qu’on vous propose autre chose, vous refusez catégoriquement. Il faut apprendre à résister », a-t-elle conseillé.

Le proviseur du Lycée moderne de Koumassi, Da Clément, affirme pour sa part que le phénomène de la drogue est un problème réel. « Dans notre établissement, au début, les fumoirs étaient à l’intérieur de l’école. Il a fallu que la police nous aide à vider ces jeunes drogués », affirme-t-il, précisant que les parents d’élèves ont apporté leur contribution en mettant des barbelés tout autour de l’établissement.

Dans un établissement scolaire d’Adjamé, le responsable, qui a voulu garder l’anonymat, a indiqué que la drogue dans les écoles est un phénomène national.

Il fait remarquer que, souvent, l’enfant arrive dans un état second à l’école et que cela se voit à l’œil nu. Il raconte qu’un élève de 4ème a commis une gaffe en lançant un caillou à un jeune qui vend de l’attiéké en dehors de l’établissement.

Il s’ensuit alors une course-poursuite entre l’élève et la victime. L’élève pénètre dans l’enceinte de l’établissement pour se réfugier. Le proviseur fait venir les parents de l’élève pour leur expliquer le comportement de ce dernier, très souvent dans un état second. De retour à la maison, la mère décide de fouiller le sac de son fils et y découvre, à sa grande surprise, des sachets de drogue.

Le chef d’établissement indique que souvent les élèves sont influencés par les mauvaises fréquentations.

Au Lycée moderne d’Abobo 2, le proviseur, Mme Koné Abiba Coulibaly, explique que depuis quatre ans qu’elle est dans l’établissement, aucun enfant n’a été surpris avec de la drogue. Cependant, elle précise que certains élèves ont un comportement excessif et violent, ce qui fait croire que ces élèves sont certainement sous l’influence d’un stupéfiant ou de l’alcool.

Elle précise que des sensibilisations ont été entreprises par ses collaborateurs auprès des élèves et qu’une cellule sociale a été mise en place pour soutenir les élèves en difficultés. Des ONG viennent également sensibiliser les élèves, a confié Mme Coulibaly.

Etat, parents d’élèves, encadreurs, tous interpellés

La directrice régionale de l’Education nationale de l’Enseignement technique et de la Formation professionnelle Abidjan 2, Lépkéli Florence, propose d’identifier les sites où il serait possible de trouver des revendeurs autour des établissements.

S’exprimant lors d’une formation des chefs d’établissements sur « La situation de la lutte contre le trafic illicite et de l’usage des drogues et stupéfiants en milieu scolaire », elle précise qu’il ne s’agit pas de faire de la répression mais de sauver l’enfant. La directrice régionale a invité également le personnel d’encadrement à faire attention aux élèves en observant leur comportement.

Lépkéli Florence a souhaité une prise en charge des enfants par les autorités lorsque les élèves ont participé à une désintoxication. Elle a souhaité que les parents soient alertés sur les changements d’humeur de leurs enfants.

Pour elle, l’attitude des élèves et leur consommation de la drogue sont une succession de frustrations dans leur vie, dans leur famille. Elle ajoute que l’enfant veut combler quelque chose en prenant de la drogue.

La directrice explique qu’avec la drogue, les enfants sont violents. Elle souligne que les dealers choisissent les écoles car les établissements sont un marché important des dealers.

La Croix bleue, un centre de désintoxication au cœur du combat

Le directeur du Centre d’accueil de la Croix Bleue de Côte d’Ivoire, Dr Samedi Djè Bi, a indiqué que la Croix bleue reçoit une moyenne journalière de 10 patients dont six à sept sont des élèves.

« Nous recevons également 60 à 70% d’élèves et étudiants », précise le patricien. Il souligne que 1 000 personnes consultent la Croix bleue, pour 4 000 consultations annuelles.

La prise en charge d’un patient comprend trois volets dont une prise en charge médicale et psychosociale. Le docteur indique que les élèves leur sont envoyés par la famille ou viennent de leur propre chef.

« Lorsqu’ils arrivent à la Croix bleue, un bilan de consultation est fait. Un examen médical normal est effectué et au terme de cette consultation, nous débouchons sur deux types d’examens, l’un de sang et l’autre urinaire qui permet de voir quel type de drogue est consommé par l’élève. Ces analyses peuvent révéler des pathologies cachées », précise-t-il.

Après la thérapie, la réinsertion, le rétablissement des liens familiaux et l’insertion scolaire sont pratiqués, et pour le suivi des patients, un service social s’occupe de la prise en charge, a indiqué le médecin.

Dr Djè Bi explique que les raisons de la consommation de la drogue sont multiples, souvent pour des raisons insoupçonnées, dont les pratiques religieuses. Souvent, l’alcool est interdit dans les religions et le cannabis est dans ce cas, la drogue utilisée comme un substitut à l’alcool.

A son avis, les élèves arrivent à ce stade à cause des problèmes au sein des familles et des mauvaises compagnies.

Il invite les décideurs à avoir une oreille attentive et à soutenir financièrement, matériellement et en ressources humaines les plans de lutte contre la drogue.

(Enquête réalisée par Philomène Kouamé)

(AIP)

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